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Vincent Ducard
Opérer à juste distance
texte de Natasha Wolinski
 
Repêché par la grâce d’un urbanisme à visage humain, qui fait pousser des logements plus petits, des équipements sportifs, des fontaines et des places où blottir un marché, le quartier de « la Grâce de Dieu » en périphérie de Caen, se refait une image. Le photographe Vincent Ducard tourne comme un oiseau sous le ciel d’automne et repère toutes les strates du bien et du mal lotir. Le lycée aux brillances high tech qui reflète les lumières de l’enseignement. Les baies vitrées et les balcons paysagers des nouveaux bâtiments, qui ouvrent les perspectives. Les palissades et les grues qui sont le signe bruyant et joyeux du renouveau. Mais aussi, non loin, et sans transition, les anciennes barres d’immeubles maquillées de nouvelle peinture. Les tristes fenêtres à guillotine, qui donnent aux jeunes enfants, reclus d’ennui dans leur chambre, l’envie de fuguer.
 
Les plus grands, les ainés, eux, ont le droit de sortir et de chahuter sur le banc de touche. Vincent Ducard les suit, caméra au poing, accompagnant les corps en mouvement, collant à la peau et aux destins. Est-ce le ciel d’orage ? La pente noire et tourbeuse du terrain de baseball ? La nervosité des corps adolescents, exaspérés par le vide ? Les images du photographe semblent les plans séquence d’un film des frères Dardenne. Ici, deux jeunes en tee-shirt violet se rêvent en warriors du Bronx, mais ils ont la carnation de chérubins de Watteau sous un ciel de Constable. Vincent Ducard leur laisse un champ entier, derrière eux, pour tracer leur chemin. Là, un entraineur à lunettes noires et carrure de Black Panthers, dont la légende dit qu’il fut l’un des membres autrefois. Melvin Mc Nair, homme à poigne et glorieuse réputation pour des gamins indociles. Figure tutélaire et rédemptrice comme on en trouve dans nombre de ces quartiers dits sensibles où les pères sont peu présents, où les fils se cherchent des modèles charismatiques. L’art du photographe, c’est aussi de trouver les bons personnages pour incarner sa juste fiction.
 
A Ifs, le soleil rehausse les couleurs des graffitis réalisés par les ados du coin et labéllisés par la municipalité. Une esplanade entière a été réaménagée, invitant à une nouvelle déambulation dans la ville, à un nouveau partage des espaces et des confidences. Une fille et un garçon réenchantent la vie sous la caresse des rayons. Vincent Ducard prend soin de ne pas approcher, de ne pas briser la romance. Faire des photos, c’est aussi savoir se retirer sur la pointe des pieds.
 

Extrait du catalogue édité par la Région Basse-Normandie à l’occasion de l’exposition Mutations Urbaines présentée à l’Abbaye-aux-Dames du 7 au 26 mars 2014 dans le cadre du Mois de l’architecture contemporaine en Normandie.
Mutations urbaines